BE2015 | Au cœur de Mada

MADAGASCAR

Au cœur de Mada

Morgan et Thomas au sommet du Tsaranoro atsimo après leur ouverture d'une nouvelle voie
Morgan et Thomas au sommet du Tsaranoro atsimo après leur ouverture d’une nouvelle voie
Thomas Clément, Saint-Julien-en-Jalles (33)
Morgan Desort, Lyon (69)

Genèse du projet
et préparation de l’expédition

Le projet initial, c’était de partir dans l’ouest américain. Mais le projet avorte avant même d’avoir vu le jour pour de sombres histoires de visa… On devrait pourtant se rendre compte que chaque fois que la vie nous ferme des portes, elle nous en ouvre d’autres. Morgan, parti à Madagascar l’année précédente et tombé sous le charme de ses grands murs de granite et de sa population démunie, me propose alors d’y retourner. Il souhaite ouvrir des voies sur les grandes faces du Tsaranoro et en profiter pour donner à ce projet sportif une visée solidaire. L’idée fait rêver et nous nous lançons dans le projet. Il nous reste alors à peine trois mois pour préciser notre projet, boucler notre budget et finaliser les préparatifs !

Les bourses Expés, quelques autres sponsors et partenaires et un financement participatif auquel contribuent beaucoup de nos proches, familles ou amis nous permettent d’équilibrer à peu près notre budget. Arrive ensuite l’heure des derniers préparatifs enfiévrés. Une semaine avant le départ, nous n’avons quasiment rien. Pourtant, après y avoir trainé nos 150 kilogrammes de bagages pour deux depuis Grenoble, nous finissons par arriver à Paris Charles de Gaulle, puis à atterrir à Tana, capitale de Madagascar, deux jours plus tard que ce qui était initialement prévu. Enfin ! Demain c’est le grand départ pour l’aventure tant attendue !

Noah marche avec son paquetage pour regagner la route
Noah marche avec son paquetage pour regagner la route

 

 

Canyoning : développement local
et exploration

Lundi 20 avril et premier jour de l’expédition. En taxi-brousse, le moyen de transport local, nous rejoignons Antalavina, un petit village situé en bord de route à environ cinq heures au sud de Tana. Noah, un malgache que Morgan a rencontré lors de son premier voyage sur l’île, deux ans auparavant, nous accueille tout sourire. Plein d’enthousiasme et de volonté, il est parmi les premiers malgaches à tenter de devenir guide d’escalade et de canyon. L’aide des occidentaux, comme la nôtre, est quasiment le seul levier qui permette aux malgaches de mettre en place ce genre d’activités.

Les deux premiers jours, nous équipons quelques canyons aux abords directs du village. Plutôt faciles d’accès, assez simples et peu engagés, ils se prêtent bien au développement de l’activité de Noah. Nous partons ensuite pour une véritable exploration, un canyon reculé et inexploré que Morgan avait repéré au cours de son précédent voyage. Après une très longue journée de repérage, nous y retournons le lendemain matin aux aurores, accompagnés de Noah, pour en tenter la première. Tout au long de la descente, le canyon se révèle ultra ludique et dégage une ambiance à la fois accueillante et aventureuse : cascades, piscines, encaissements splendides, longs rappels et jolis sauts se succèdent. Seule la qualité du rocher, un grès plutôt friable, nous donne du fil à retordre et nous passons beaucoup de temps à chercher de bons emplacements pour réaliser des ancrages fiables et durables.

Après une journée de repos passée à rencontrer la famille de Noah et les gens de son village, nous équipons un dernier canyon à l’intention de Noah puis regroupons quelques Malgaches des villages alentours pour une initiation au canyoning. Tandis que Noah s’occupe des deux téméraires qui se sont portés volontaires, l’immense majorité des malgaches contemplent la scène dans un mélange d’émerveillement et d’appréhension. L’instant est magique.

A l’issue de cette première semaine, nous sommes plutôt fiers de notre première, mais nous laissons surtout à Noah et sa communauté quelques canyons équipés et du matériel pour les parcourir. Reste aussi ce sentiment étrange que ce sont eux malgré tout qui nous ont fait le plus beau cadeau : les rencontres et les échanges avec Noah, sa famille et tous ceux dont nous avons croisé la route nous laissent la furieuse impression d’avoir été utiles et d’avoir trouvé notre place, ne serait-ce que l’espace d’une semaine…

Escalade : répétitions
et ouverture au Tsaranoro

Nous reprenons alors notre route vers le sud et la vallée du Tsaranoro dont les falaises de granite hautes de 300 à 800m abritent certaines des grandes voies d’escalade les plus dures de la planète. Nous prenons nos quartiers dans ce qui sera notre camp de base pour le mois à venir : le petit camp écologique Tsarasoa, niché au coeur de la vallée et tenu par Gilles Gautier et son équipe malgache. Le confort est assez sommaire et la logistique compliquée, mais pour un camp de base d’expé c’est idéal et c’est un vrai bonheur d’être là !

Au cours des deux premières semaines, nous souhaitons répéter un maximum de voies afin de découvrir et de profiter des lieux mais aussi pour nous familiariser avec le style d’escalade de la vallée et effectuer des repérages. En effet, notre plus gros objectif du voyage sera d’ouvrir une nouvelle ligne sur ces parois pendant les deux semaines qui suivront.

Répétitions

Après des mois de préparation, c’est un réel plaisir de s’élever dans les airs au contact du rocher. L’escalade ici est exigeante : très similaire d’une face à l’autre, peu raide et ultra technique, toute en sensations et en placements. On grimpe sur un granite à gros grains, ultra compact et peu « prisu », dans des dalles, des murs ou des cheminées évasées le plus souvent. L’escalade est aussi engagée voire carrément exposée avec un standard d’éloignement des points autour des 5m. Enfin la stratégie et la logistique jouent un rôle essentiel sur des murs d’une telle ampleur et dans des endroits aussi reculés. Mais le jeu en vaut la chandelle. Les lieux sont calmes et majestueux, on croise peu de grimpeurs, seulement quelques malgaches qui vaquent à leur survie quotidienne au beau milieu d’une nature luxuriante.

Nous répétons 5 à 6 voies de 300m à 600m de haut et de difficulté variée dont notamment « Out of Africa », « Life in a fairy tale » ou encore « Le crabe aux pinces d’or ». La voie « Tokagasy » sera quant à elle l’occasion d’un but mémorable. Partis pour 2 jours, nous redescendons… Certes en raison de points oxydés et éloignés, d’un rocher péteux et d’un orage menaçant… Mais après seulement trois longueurs, notre sac de hissage défoncé et à moitié comateux à cause de la nourriture préparée la veille et restée au soleil trop longtemps… Un bien joli but ! Mais c’est aussi ça une expé : savoir renoncer et rester en vie pour pouvoir rigoler, apprendre de ses erreurs et tenter de les dépasser une fois prochaine.

Ouverture

Pendant cette période de répétition, nous prenons aussi le temps d’observer les différentes faces et d’imaginer où nous aimerions ouvrir. Une ligne nous excite tout particulièrement. Repérée par Morgan lors de son premier passage dans la vallée, cette ligne d’environ 500 mètres remonte la face sud et le pilier sud-est du pic sud du Tsaranoro. Elle est la plus longue de celles que nous envisageons, la plus raide aussi. En effet, après un premier tiers plutôt « dalleux », la partie centrale semble bel et bien déversante, avant de s’incliner de nouveau positivement dans sa partie finale en un système de cheminées sculptées par l’eau. En proie aux peurs et aux doutes, nous hésitons. Serons-nous capables de surmonter toutes les difficultés qui nous attendent malgré notre expérience quasi-inexistante en ouverture du bas ? L’analyse rationnelle de la situation nous fait pourtant prendre conscience que nous ne risquons rien, si ce n’est échouer. Il sera toujours temps de renoncer si les risques deviennent trop importants au cours de l’ascension. Après plusieurs mois passés à préparer cette expédition, l’instant crucial où se pose la question de sauter dans l’inconnu à la rencontre de notre propre vie est sans doute arrivé et il faut faire le bon choix. Nous repérons également de possibles endroits de bivouac qui pourraient s’avérer bien utiles, pour nous qui avons fait le pari de ne pas emporter de portaledge et de trouver une vire confortable. L’alternative, bien moins confortable, serait le hamac en pleine paroi…

Enfin décidés, il est maintenant temps de nous lancer dans l’aventure. Sur la marche d’approche, nous sommes chargés comme des mulets entre le perforateur, les goujons, les cordes statiques, l’eau et la nourriture, tout le matériel d’escalade standard et de big wall, le matériel photo et vidéo… Et puis ça y est, Morgan se lance dans la première longueur, perfo au cul et plante bientôt son premier goujon. Sur une dalle peu raide et peu prisue, nous avançons à un rythme régulier et enchainons les longueurs, trous après trous, en nous relayant de temps en temps. Ce n’est pas si dur après tout ! Une réglette que l’on broie dans une main, le perfo dans l’autre, tout en gainage et en équilibre précaire loin au-dessus des points, il ne reste plus qu’à forer, poser le goujon et lui donner quelques coups de marteaux et trois tours de clefs et le tour est joué. En deux jours, nous équipons trois longueurs, du 6a+ au 6b+. Le troisième jour, les choses se corsent avec un petit toit à franchir dans le haut de la quatrième longueur. Je me laisse guider par les rares prises, c’est l’inconnu, il faut s’engager. Et puis la magie opère, les prises se dévoilent les unes après les autres, comme un pas de bloc où il y aurait juste ce qu’il faut. Toutefois, la fatigue me gagne rapidement dans ce passage physique et engagé et je suis vraiment soulagé d’en sortir et de placer le relais de cette belle ligne en arc de cercle dans le 7a. Dans la longueur suivante, une dalle plutôt raide sans prises franches apparentes, Morgan reprend la tête et avance lentement. L’escalade est délicate et je le vois se tendre à chaque nouveau point qu’il doit placer. Il progresse doucement mais régulièrement et finit par rejoindre une rampe plus facile à remonter et place le relai de cette nouvelle 6c. Je décide alors de planter quelques points supplémentaires avant la nuit mais, en pleine traversée, je casse une prise de pied et tombe sur la dalle plusieurs mètres plus bas. Morgan vient s’emplâtrer violemment dans le relai en face de lui et se fait un peu mal tandis que je me tords la cheville. Sans demander notre reste, nous plions bagages et entamons la descente.

Après une journée et deux nuits sans trop marcher, je me sens de nouveau d’attaque pour ce quatrième jour d’ouverture. La remontée sur cordes fixes, désormais de près de 200 mètres vient s’ajouter à la fatigue de la marche d’approche. De retour à l’endroit de ma chute de l’avant-veille, je gère mieux la difficulté et complète la traversée qui m’amène au pied de l’impressionnant dévers de la partie centrale. Dans un tel dévers et avec la fatigue générale de l’expédition je suis rapidement obligé de sortir le matos d’artif pour progresser et surtout percer. Ma progression est laborieuse, compliquée encore par la fragilité du rocher par endroits. Après six longues heures de bataille, harassé, je finis pourtant par placer le relai de cette belle longueur de 7b, déversante et toute en rési. Le lendemain, Morgan commence par visiter la petite grotte dont il nous semblait apercevoir l’entrée lors des repérages du bas et située dans la même conque que notre dernier relais. Incroyable ! D’environ 2 ou 3 mètres de diamètre sur une quinzaine de mètres de profondeur, la grotte va pouvoir nous servir de bivouac avancé pour terminer la voie. En revanche, il va falloir se battre pour sortir de cette conque qui ressemble fort à un cul de sac. Pendu comme moi la veille sur ses crochets et ses étriers pour forer, Morgan progresse patiemment. Mais au bout d’une vingtaine de mètres, il bute sur un mur raide et complètement lisse et redescend. Momentanément, il semble résigné, visiblement affecté depuis quelques jours par la fatigue générale de l’expédition, des approches, portages et remontées sur cordes à répétition, de l’ouverture et des journées de repos qui n’en sont que rarement. Après une rapide discussion, je remonte. Du haut, je cherche une solution plus à droite, tandis que Morgan me donne son avis du bas. Après un peu d’exploration, quelques pendules et autres manips de corde, deux ou trois traversées et connexions, nous finissons par trouver un passage. Au final la longueur, en A0 – sur quelques points, peut-être libérables dans le 8- puis 7a+ rejoins le fil du pilier sur notre droite par une traversée magnifiquement aérienne sur de gros volumes ronds et semble nous ouvrir les portes du sommet en nous ramenant dans une partie moins déversante.

Remotivés à l’idée que nous pouvons atteindre le sommet, nous prenons une journée pour préparer  l’assaut final. Nous préparons nourriture et matériel pour tenir cinq jours en autonomie complète. Nous prévoyons   de remonter d’abord notre camp de base au pied de la face puis dans la grotte à mi-voie dans un second temps. La première journée est marquée par l’ouverture d’une nouvelle longueur en  6c+  qui  me  verra  engager  comme jamais dans cette expédition, me retrouvant un peu malgré moi 10 mètres au-dessus du point dans l’obligation d’avancer, partagé entre terreur et hyper-concentration. Dans l’esprit de notre projet, je rajouterai par la suite  deux points intermédiaires, afin de proposer une voie décemment protégée qui soit fréquentée et contribue ainsi au développement local. Le soir, nous installons notre bivouac juste au pied de la face, un campement presque paradisiaque, blotti entre quelques blocs sur une  plateforme  dominant  la  nature  environnante. Au  septième  jour de travail dans la face, Morgan s’engage dans la remontée d’une cheminée évasée en 6c où il est obligé de se contorsionner dans tous les sens sur presque 20 mètres pour avancer et placer chaque goujon. Après une seconde nuit au bivouac au pied de la voie puis une journée de repos où nous trouvons même le temps de nous reposer (!), nous nous installons dans la grotte à mi-paroi pour deux nuits et deux jours dans la face. Entre fatigue générale et logistique complexe, nous n’avançons pas de plus d’une longueur par jour, mais nous espérons que nos deux derniers jours d’autonomie seront suffisants pour terminer la voie et parvenir au sommet.  Pour  l’heure,  nous profitons de nos nouveaux quartiers, les hamacs pendus au fond de la grotte, le coin cuisine et la salle à manger étant situés à l’entrée. Au lever du soleil, splendide depuis notre perchoir, nous prenons quelques photos puis remontons déjà en direction du sommet. Le premier jour, j’équipe une nouvelle longueur en 6c, sans difficulté majeure, tandis que le lendemain Morgan nous ouvre les portes du sommet par une dernière longueur en 6b qui nous amène juste sous une petite barre sommitale. Laissant tout sur place, nous décidons de la contourner par la gauche et quelques pas de 3 sur du rocher couché. Enfin ! Quelle  délivrance !  Quel  bonheur  d’atteindre  le  sommet ! Nous sommes vraiment heureux tous les deux. Il est environ midi, nous profitons du soleil, du panorama    a 360⁰. Nous prenons quelques photos, savourons le peu de nourriture qu’il nous reste et décidons déjà de redescendre.

A la descente nous devons encore récupérer tout notre matériel. Il a beau n’être que midi, nous savons que nous ne serons pas de retour au camp Tsarasoa avant la nuit. Longueur après longueur, nous récupérons méthodiquement toutes les cordes statiques laissées en place pour l’ouverture, notre matériel laissé aux différents relais et bivouac et complétons ici et là l’équipement. Dans le bas de la voie, nous pouvons tout juste nous déplacer sur la paroi et lorsqu’enfin je touche terre, je vacille même sous le poids et m’effondre lamentablement au beau milieu des cordes. Seules quelques plaquettes guident désormais le grimpeur averti jusqu’au sommet. Nous contemplons notre œuvre. La voie est prête. A la nuit, nous parvenons au camp harassés et nous octroyons un de ces quelques festins que nous nous laissons préparer par l’équipe de temps à autre avant de nous endormir sans demander notre reste.

Entre deux préparatifs pour notre trek, nous repartons le surlendemain pour tenter la première répétition de notre voie. C’est amusant de parcourir une voie de 450 mètres en en connaissant presque chaque mouvement, chaque prise. Nous enchainons toutes les longueurs de la voie en libre mis à part le 7b déversant menant à la grotte où nous chutons tous les deux, manquant certainement de physique à ce point de l’expédition. C’est malgré tout l’occasion de prendre la mesure de notre travail. Au bout de neuf jours d’ouverture répartis sur deux semaines, nous avons fait émerger une nouvelle ligne de 450 mètres et 11 longueurs en 7b/A0 max, plutôt homogène dans le 6c/7a, bien équipée et avec des styles d’escalade extrêmement variés pour le massif. Nous l’appellerons « Varavaran tontolo », qui signifie « Fenêtre sur le monde ». Nous en sommes vraiment fiers. Au regard de nos objectifs de départ, ambitieux pour nous, c’est une belle réussite. Mais ce qui compte bien plus, c’est le chemin que nous avons parcouru. Etre prêt à se confronter à ses peurs, ses doutes, oser les affronter, les surmonter pour vivre l’aventure qui nous fait rêver, voilà la véritable leçon que nous retiendrons. Le sens de la vie peut-être ?

Trekking et aide à l’exploration scientifique

Il est désormais temps de nous lancer dans notre trek, l’objectif de nos deux dernières semaines. En guise de préparation, nous avons une vague idée, dont nous discutons avec Gilles qui connaît bien la région : rallier à pied le parc national de Ranomafana environ 200 kilomètres au nord-est tout en observant les différents écosystèmes et la vie malgache. Notre carte « home-made » préparée par Morgan et notre GPS, qui n’affichent guère plus que les reliefs, nous guideront un peu mais nous comptons surtout naviguer à vue. Côté nourriture, notre préparation est à peine plus élaborée compte tenu de la logistique toujours complexe du coin, et nous partons avec un réchaud ayant subi plusieurs ratés ces derniers jours, un filtre à eau et l’espoir de trouver ici et là un peu de riz, voire une poule que je viens juste d’apprendre à égorger et à plumer. Nous laissons le reste du matériel à Gilles qui en assurera le transfert, lui faisons cadeau d’un peu d’argent pour planter un verger d’arbres fruitiers dans une école avoisinante, donnons quelques T-shirts, et faisons nos au revoir à tous les sourires malgaches rencontrés ici.

Encore fatigués, nous quittons la vallée. En franchissant le col du Dondy qui la borde à l’est, de nouveaux paysages s’offrent enfin à nous. C’est calme, paisible, magnifique. Nous sommes convaincus que notre trek va être formidable. Pendant les trois premiers jours, nous traversons vers l’est les plateaux et les petits villages qui les jonchent, alternant rencontres avec les malgaches et traversées de rizières, de rivières et de zones de brûlis encore fumantes. Pourtant, dès le troisième jour, les averses commencent et l’ambiance devient plus austère. Plus sauvage aussi au fur et à mesure que nous nous rapprochons de la forêt. Les rivières que nous devons traverser se font plus larges et plus profondes. Au quatrième jour, malgré une forêt qui donne l’extraordinaire impression de vous emprisonner dans son immense écrin de verdure, nous déchantons rapidement. La pluie ne cesse plus et l’humidité a envahi nos sacs, nos vêtements, nos corps. Nous passons ainsi trois jours errant de forêts boueuses et pleines de sangsues en cirques supposés majestueux mais sans visibilité, alternant bivouacs de fortune minables et escale de ravitaillement éclair dans l’horrible village d’Ankarimbelo. De retour sur les hauts plateaux, plus au nord, nous constatons que la pluie et l’humidité ne nous lâcherons plus. Parallèlement, une tendinite au genou me fait de plus en plus souffrir et je commence à ressentir une fatigue nauséeuse dont je comprendrais plus tard qu’elle provient des antipaludéens. Après une nuit passée à agoniser, et un énième réveil dans l’humidité la plus complète, je comprends que je n’avance plus que par défi. Je ne trouve que peu d’intérêt à ce trek si ce n’est d’être un témoin privilégié de la dure vie des malgaches : à l’image de ceux qui parcourent la forêt pieds nus et torse nu transportant riz, bananes ou alcool pour quelques dizaines de centimes ; ou de cette famille avec qui nous pilonnerons le riz que nous voulions leur acheter. Aussi, en ce septième jour, Morgan accepte de mettre fin au trek et nous rejoignons Ambohimahamasima le soir-même, qui se trouve être le village idéal pour s’en extirper.

Nous rejoignons alors le parc de Ranomafana, où nous souhaitons apporter une aide technique à des scientifiques qui étudient et protègent les lémuriens, les écosystèmes tropicaux et collaborent corrélativement au développement local depuis plus de 25 ans ici à Ranomafana. Toutefois, les explorations initialement envisagées se révèlent moins inaccessibles que prévues et nous ne sortirons pas le matériel technique. C’est l’occasion malgré tout de nous rendre utiles en explorant quelques grottes abritant différents types de chauves-souris et surtout de constater le succès d’un projet de développement local réfléchi et suivi. Nous constatons qu’ici la nature est mieux préservée qu’ailleurs à Madagascar, que les gens sont moins démunis et semblent peut-être plus épanouis.

Retour d’expédition et bilan

En cette fin d’expédition, nous savourons l’idée de rentrer à la maison nous reposer. Mais le retour à la

« normalité » ne se fait pas sans quelques heurts. Je prendrai plusieurs kilos au cours des mois suivants tandis que Morgan lui, souffrira plutôt d’un manque de dynamisme. Ces difficultés à récupérer sont pourtant assez classiques lors d’expéditions difficiles et nous en prendrons conscience avec soulagement en discutant avec d’autres, plus experts en la matière.

Malgré ce retour compliqué, nous tirons d’immenses bénéfices de cette aventure. Nous sommes fiers d’avoir atteint beaucoup des objectifs que nous nous étions fixés, notamment en termes d’ouverture. Mais surtout, nos échecs comme nos réussites au cours de cette expédition, nous ont fait grandir. Peut-être plus que jamais, nous avons compris que les peurs et les incertitudes dans la vie peuvent être dépassées par des prises de décision fortes et un travail adéquat. Que les envies les plus chères ne se réalisent qu’ainsi. Et que le seul maître mot dans la vie est l’aventure. Au sens d’oser vivre sa vie. Une citation que j’aime beaucoup dit ceci : « On a tous deux vies et la seconde commence lorsqu’on se rend compte qu’on en a qu’une. ». Grâce à cette expédition, nous garderons gravés dans nos mémoires des souvenirs inoubliables qui contribueront à notre bonheur pour toujours. Quant à nos efforts pour partager notre aventure, ils nous font ressentir encore davantage de satisfaction chaque fois que nous sentons que notre projet devient source d’inspiration pour d’autres.

COMPTE RENDU LONG