CR expé « Svalbard Project » Norvège

Svalbard Project

Crédits photos : Svalbard Project

Résumé :

Le Svalbard Project c’est avant tout l’histoire de 7 copains qui aiment s’amuser en extérieur. Certains jouent en montagne alors que d’autres ont plutôt choisi l’océan comme terrain de jeu. La synthèse de ces deux univers a donné naissance à cette expédition mêlant navigation à la voile et alpinisme d’exploration au milieu du cercle polaire arctique. Notre moyen de transport, sera un bateau, un magnifique voilier centenaire tout de bois vêtu, le Leenan Head, qui nous a menés de Brest jusqu’à Longyearbyen, capitale du Svalbard après 45 jours de navigation. Nous nous sommes alors dirigés, toujours à bord de celui-ci, vers l’île de Prins Karls Forland qui offre de nombreux sommets enneigés et de vastes glaciers plongeant directement dans l’océan. Pendant 12 jours, malgré une météo désastreuse et un brouillard chronique, nous avons réalisé l’ascension de 4 sommets dont le Monacofjellet (1084m) et le Philippfjellet (1013m), les deux plus hautes montagnes de l’île. Nous avons également parcouru une arête vierge sur plus de 600m, franchissant de nombreuses difficultés. Puis arriva le temps d’entamer le long retour vers Brest où le voilier a enfin accosté le 2 octobre après 4 mois de voyages.  

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Leenan, toutes voiles carguées.

Lundi 15 juillet 2013, 12h00, heure du Leenan, l’intérieur du bateau plongé dans la pénombre résonne d’une voix forte où se mêlent fatigue et excitation. « Debout les moches, Svalbard en vue !! ». Des corps émergent rapidement des couchettes disséminées dans les entrailles du Leenan et se ruent sur le pont en essayant, tant bien que mal, de ne pas être déséquilibrés par le roulis des vagues. Les anciens dormeurs rejoignent l’équipe de quart, ces derniers, malgré leurs nombreuses couches de vêtements sont transis de froid. Tout le monde a les yeux rivés vers le nord. L’avant du bateau monte et descend régulièrement sur une mer grisâtre, traçant son chemin vers une forme sombre, vision diffuse entre deux couches de brumes. Le Svalbard ! Enfin ! On y est !

Tout a commencé au détour d’une bière, une bière de trop sans doute. Celle qui transforme les idées qui sont de l’ordre du simple délire en un projet. Nous avions déjà vécu cela pour notre première expédition à l’Ushba, une bière de trop et vous vous retrouvez un an plus tard à slalomer entre les chutes de pierres dans le Caucase géorgien. Encore une fois, nous ne ferons pas exception à la règle, et quand l’un de nous lance l’idée de faire une expédition polaire mêlant alpinisme, voile et exploration en arctique, les grands sourires se dessinant sur les visages ne trompent pas. Une bière de trop, sûrement, mais heureusement car elle va nous permettre de vivre un rêve.

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Mais de quoi parle-t-on en fait ? Le Svalbard, c’est l’archipel d’îles Européennes le plus au Nord que l’on puisse trouver. Plus haut c’est la banquise puis le pôle, à seulement 1000km de là. Cette partie du monde est plus connue en Europe sous le nom de Spitzberg, l’île la plus grande de l’archipel où se trouve Longyearbyen, la capitale. La population humaine avoisine les 3000 habitants à la belle saison alors que la population d’ours blancs reste constante aux alentours de 5000.  Cet archipel très montagneux fait partie de la Norvège, mais fonctionne comme un état indépendant. Depuis quelques années, le Spitzberg commence à sortir de l’anonymat dans le milieu montagnard grâce à quelques amateurs de ski de randonnée qui s’y adonnent à cœur joie pendant le « printemps ». Néanmoins, les expéditions d’alpinisme dans cette zone restent rares. Nous disposions donc de très peu d’informations sur de possibles itinéraires pour notre voyage prévu sur juillet-août, seule période où les rochers sont déneigés et où le thermomètre vient flirter avec des températures positives.

En fait, le Svalbard – Project, c’est  une joyeuse bande de sept copains, à la base grimpeurs et alpinistes…..qui ont fait l’erreur d’intégrer à leurs effectifs deux marins d’eau douce !

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L’équipe au complet.

Deux ans de préparation ont tout de même été nécessaires pour mettre sur pied ce grand projet. Deux ans, où tous les aspects de la préparation s’appliquent à  bien vous faire assimiler que l’on ne part pas en expé par  78° Nord comme on part grimper dans les Calanques. La principale difficulté consistait à trouver quelqu’un voulant bien nous louer un voilier pouvant naviguer en arctique. Quand on vit à Grenoble, on ne peut pas dire que ces gens-là courent les rues. Heureusement, il se trouve que Fabien, un des membres de notre équipe, a posé ses valises à Brest depuis quelques années déjà. C’est donc lui qui est en charge de nous trouver un bateau.

Malgré de nombreux revers, notre irréductible compagnon ne s’est pas découragé et a lancé un placardage massif d’affiches dans tout le port de Brest « Wanted voilier pour expédition arctique ». C’est alors que le miracle arriva sous la forme d’un coup de fil d’Hervé,  capitaine du Leenan Head.  Enfin, après des mois de recherches, nous avions un bateau et quel bateau ! Le Leenan Head est un magnifique voilier de modèle Zulu, élégant gréement centenaire tout de bois vêtu ayant navigué des côtes ouest africaines jusqu’aux forêts du Brésil. Bon d’accord, on est loin du « voilier-double-coque-anti-iceberg » classiquement préconisé pour s’aventurer en arctique, mais quel style ! De plus, la nécessité d’installer un poêle à bois à l’intérieur d’un bateau tout en bois a fini de nous séduire. Tout semble donc en place pour le Svalbard Project.

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Le Leenan en port de Brest, la veille du départ

Le départ s’est effectué début juin. Le voyage avait pris de l’ampleur par rapport à notre première idée. D’une traversée initialement prévue de la Norvège au Svalbard, nous nous retrouvons à partir de Brest. Ainsi,  le 1er juin, par une belle journée ensoleillée, seule une partie de l’équipe prend le départ. Pierre, Roberto et Fabien, en charge de la partie voile de l’expé, embarquent sur le Leenan aux côtés de son équipage habituel. L’objectif est simple en apparence : convoyer le voilier jusqu’à Tromso, tout au Nord de la Norvège, et récupérer le reste de l’équipe d’ici 30 jours. Le mois nécessaire à cette entreprise leur permettra ainsi de prendre en main le vieux gréement qui ne se manie pas aussi simplement que les voiliers sur lesquels nous avions l’habitude de naviguer. L’idée est qu’une fois arrivé à Tromso, le reste de l’équipe, venu par avion, embarquera sur le bateau alors que l’équipage régulier du Leenan Head rentrera en France. Ainsi, nous serons en totale autonomie durant le mois que devra durer notre voyage. Mais, pendant ce mois de juin une mauvaise nouvelle tombe. En effet, malgré de longues négociations, l’assureur du Leenan refuse catégoriquement de nous laisser embarquer pour le Svalbard sans son capitaine à bord. Nous partirons donc avec Hervé à nos côtés. Le bateau composé de son équipage hétéroclite, traverse alors la Manche puis le canal Calédonien avant de longer l’Ecosse. Le voilier se lance alors dans une traversée de la mer du Nord jusqu’aux îles Lofoten et remonte les côtes norvégiennes à la faveur des vents du Sud pour finalement accoster à Tromso le 05 juillet. Timing parfait, car le reste de l’équipe composé d’Anthony, Ludovic, Stephen et Pierre-Antoine, davantage montagnards que marins, arrive le 06 par avion. Les retrouvailles sont plus que chaleureuses alors que les derniers arrivants découvrent le bateau. Le lendemain, après quelques courses de dernière minute nous appareillons direction le Nord. Nous remontons les fjords, découvrant des paysages verdoyants signe de précipitations abondantes, des parcs à saumons ainsi que de nombreux navires principalement dédiés à la pêche. Le ciel reste uniformément gris et c’est sous une pluie fine que nous atteignons rapidement la frontière entre les côtes norvégiennes et l’océan arctique. Mais il nous faudra rester une semaine dans les fjords dans l’attente du bon créneau météo pour effectuer la traversée vers le Svalbard. Car il nous faut au moins 4 jours de vent du Sud consécutifs sous peine de devoir rebrousser chemin au milieu de la traversée et perdre un temps précieux. Le 12 juillet,  ce créneau semble se profiler à l’horizon, plutôt 3 jours et demi que 4 jours, un peu limite, mais bon on n’a rien sans rien !

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La traversée, à nos yeux, est à elle seule une aventure en soi, nous renvoyant à un imaginaire enfantin peuplé de pirates, d’explorateurs courageux et d’aventures en tous genres. Ces belles images résistent rarement à la réalité et c’est habités par un sentiment plus mitigé, mêlant une vive excitation et une sourde inquiétude, que nous nous éloignons des côtes. Rapidement, la terre disparaît totalement et il ne reste que la mer. Le sentiment d’être au milieu de nulle part est totale, entourés à l’infini par des milliards de mètres cubes d’eau en mouvement. Nous sommes au bord du monde, sur un bateau en bois d’à peine 23 mètres de long, pris entre le gris du ciel et l’océan dont les vagues sombres viennent s’écraser sans répit contre nous. On se sent minuscule, fragile, totalement vulnérable. En montagne, on parle d’exposition, c’est la même sensation ici mais en bien plus intense. Heureusement, la navigation ne nous laisse pas le loisir de trop cogiter. En effet, bateau centenaire implique également qu’il n’y pas de pilote automatique et c’est donc à l’ancienne, avec un système de quart que nous nous relayons à la barre durant 4 jours. Le principe est simple : organisés en groupe de deux, l’équipe de quart tient la barre pendant 2 heures dans un froid à présent très vif, corrigeant le cap, reprenant ou donnant de la voilure et notant la position du bateau. Puis, une autre équipe vient les relever, leur permettant ainsi de se glisser au chaud dans leurs duvets pour 6h avant de recommencer. Après 90 heures de ce manège, les côtes sud du Svalbard sont enfin en vue.
Mais notre crédit de vent favorable est sur le point d’arriver à son terme. A la place, un méchant vent du Nord est en train de forcir doucement mais sûrement. Il est donc grand temps d’arriver et de trouver un abri avant que le vent ne commence à nous faire reculer vers la Norvège. Le soir, alors que nous jetons l’ancre pour la première fois au Svalbard, le vent a totalement basculé, et nous essuyons de grosses rafales et une forte houle contraire. A quelques heures près, nous étions bons pour repartir dans l’autre sens vers la Norvège ce qui aurait fortement compromis nos projets d’escalades. La fenêtre était étroite, nous étions même plus proches de la lucarne mais nous sommes passés.

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Longyearbyen, vue de la ville avec les glaciers en fond.

Le lendemain, des vents plus favorables nous permettent de remonter les côtes du Svalbard vers Longyearbyen afin de récupérer les autorisations pour notre expédition. Sur le trajet, nous prenons une journée pour explorer depuis le bateau le fjord du Hornsundtind. Ce fjord, ainsi que deux autres plus au nord constituent les objectifs « Montagne » de cette expédition. Au fur et à mesure que nous nous enfonçons entre les terres, le soleil revient dans un ciel limpide, nous offrant la découverte de hautes montagnes bordées de gigantesques glaciers avançant sur l’océan. Les possibilités d’escalades sont nombreuses et comme des gamins, nous traçons différentes lignes dans nos têtes. Un itinéraire en particulier retient notre attention, une sorte d’arête du promontoire et traversée de la Meije mais en plus long et en Arctique : deux à trois jours possiblement, une ligne logique, élégante et esthétique. C’est certain, il y a un gros potentiel ici, et c’est la tête emplie de projets que nous reprenons notre route vers le nord pour présenter nos papiers administratifs à Longyearbyen.

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Hornsund par temps chargé…

Enfin arrivés dans la capitale du Svalbard, nous récupérons les différentes autorisations au bureau du gouverneur ainsi que les fusils et pistolets d’alerte obligatoires pour s’aventurer à terre. Une précaution loin d’être superflue en cas de rencontre imprévue avec la mascotte du Svalbard.  Nous sommes enfin prêts à repartir au sud vers le fjord exploré à l’aller, mais les conditions de navigation et les vents ne sont pas de cet avis. Une réunion de crise a donc lieu dans le kebab de Longyearbyen, tenu par des Inuits. Le choix est simple : soit on retourne au sud mais le temps imparti à la grimpe ne sera que de 3-4 jours, soit direction le nord vers notre second objectif, l’île de Prins Karls Forland, où nous aurions 10-12 jours de montagne possibles. Le choix fut donc rapide et quelques jours de navigations plus tard nous arrivons aux abords de l’île de Prins Karls. Tout le monde est sur le pont pour tenter d’apercevoir des possibilités de sommets et d’ascensions. Mais la météo arctique et son brouillard chronique ne nous permettent pas de voir grand-chose. Le comble, c’est que cela ne nous surprend même plus. En effet, depuis notre départ, nous naviguons à travers toutes les nuances de gris : mer gris sale, ciel gris profond, terre gris cendré. Il n’y a que le jour du Hornsund où nous avons vu du bleu. Heureusement pour notre santé mentale les glaciers sont bel et bien blancs ! Le plafond nuageux semble se sentir comme chez lui à 300m d’altitude, et bouche absolument toutes les montagnes, ça promet.

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Leenan au mouillage à Prins karl Forland

Après ces quelques semaines d’approche en voilier, nous sommes plus que mûrs pour tenter une ascension. Le premier objectif est de trouver un passage pour atteindre un gigantesque plateau intermédiaire que nous devinons parfois entre les chapes de brouillards persistantes. Ce plateau semble être un passage obligé vers un hypothétique sommet. Nous nous sommes donc ouverts l’appétit par une semaine de reconnaissances (d’autres qualifieront cela de tentatives avortées, voire de bons gros buts) dans plusieurs vallées toutes plus ou moins bouchées par des séracs, crevasses infranchissables et autres impondérables du genre, le tout bien entendu en compagnie d’une météo désastreuse. Cette expérience nous a permis de nous libérer de la pensée saugrenue qui consiste à attendre un créneau météo favorable pour aller en montagne.

Quelques jours plus tard, la pluie ayant enfin concédé une trêve, c’est avec l’envie des grands jours que nous appareillons pour tenter une sortie. La première étape du plan consiste à jeter l’ancre dans la crique près de nos tentes où attend notre matériel. Nous débarquerons à six et enverrons deux cordées sur le Phillipsfjellet (1013m), le deuxième plus haut sommet de l’île. Mais un premier obstacle vint gripper ce plan magnifiquement élaboré. En effet au moment de mettre l’annexe à l’eau, la mer, démontée par près de deux jours de grain intensif, nous offre en cadeau de bienvenue des beaux creux de deux mètres. C’est donc blanc de terreur qu’il nous faut sauter du pont du Leenan sur notre annexe, plus proche de la barque que du zodiac, pleinement conscients des conséquences funestes qu’une baignade improvisée aurait ici. C’est un Roberto en grande forme, slalomant entre les vagues, qui nous permettra de rejoindre la terre ferme sains et saufs.

Ce premier obstacle franchi, il ne reste plus qu’à rejoindre le camp de base un peu plus loin où doivent déjà attendre Ludo et Steph, déposés les premiers sur la plage. Mais alors que nous remontons la courte pente menant aux tentes, la vue d’un Steph perché sur un rocher et tenant beaucoup trop ostensiblement son fusil dans les mains nous indique que quelque chose ne va pas. Son visage, déjà rendu assez pâle par le trajet en barque, tend à présent vers le translucide. « Ca va Steph, tu t’es fait secouer dans l’annexe ce matin ? ». Ce à quoi il répondit avec le détachement des gens ayant joué d’un peu trop près avec la foudre « oh ça c’était il y a longtemps, va plutôt voir le camp de base, il a été défoncé par les ours ».

Effectivement le camp a bien morflé. L’ours – ou les ours – avaient profité des deux jours de tempête où nous étions repliés sur le bateau pour faire le tour du propriétaire. Et ils n’avaient pas fait dans la dentelle. Des morceaux de matelas, casques ou emballages, gisaient partout. La notion de fermeture éclair devant être étrangère à notre visiteur, les toits des tentes étaient complètement éventrés et les arceaux brisés en plusieurs morceaux. A l’intérieur, à la place de notre matériel bien rangé, il ne restait qu’une salade semi-dévorée de casques et de matelas baignant dans la bave d’ours encore fraiche. C’est donc avec une appréhension croissante que nous regardions notre bateau s’éloigner des côtes afin de se mettre à l’abri du vent. Nous savions tous qu’il ne reviendrait que 24h plus tard pour venir nous chercher.

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La main donne l’échelle des empreintes d’ours…

Normalement dans les films d’horreur c’est le moment où tout le monde décide de partir seul de son côté. Plus raisonnables, nous décidons de faire seulement deux groupes de trois. Les plus chamboulés par cette conjoncture matinale peu favorable à une ascension en milieu polaire prendront position avec armes et bagages sur la crête donnant accès au Phillipsfjellet. Ils protégeront ainsi les arrières des trois autres qui partiront tenter le sommet, et préparer un camp de fortune pour passer la nuit. Notre colonne de réfugiés nordiques se met donc enfin en route et une heure après, nous sommes sur la crête marquant la fin de la marche d’approche. On peut enfin commencer à grimper.

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Saccage de lyoph par l’ours.

L’ascension débute par un couloir d’environ 300m. L’une de nos reconnaissances nous avait déjà amenés assez haut dans le couloir ce qui nous a permis d’avancer rapidement corde tendue. Antho, très à l’aise sur la glace, franchit rapidement les longueurs raides avec calme et précision malgré l’impossibilité de poser la moindre protection. La sortie du couloir se fait dans un rocher plus que douteux mais nous permet enfin de prendre pied sur ce plateau intermédiaire tant convoité. Le plafond nuageux est maintenant juste au-dessus de nos têtes. Le plateau glaciaire étant immense, nous avons de nombreuses possibilités d’itinéraires vers le sommet. Mais tous ces chemins potentiels se finissent dans le brouillard. Impossible de savoir s’ils vont déboucher ou non quelque part. Notre choix se porte sur un itinéraire proche du centre de la face vers une arête de neige qui semble couper la face en deux. Pour la rejoindre, il nous faut d’abord franchir un dôme de neige coupée par de larges crevasses qui nous imposent plusieurs détours dans des pentes plus raides. Nous parvenons à prendre pied sur l’arête et commençons à nous enfoncer complètement dans le brouillard. Un imposant piton rocheux pulvérisé par le gel nous oblige à basculer sur le versant Est de l’arête afin de le contourner. Nous longeons la base de l’éperon à tâtons dans une lumière diaphane, les pieds fuyant sur une pente de glace plongeant droit vers la rimaye 200m plus bas. Finalement, après une demi-heure à brasser, l’obstacle est contourné. Nous décidons alors d’escalader le piton qui n’offre que peu de résistance à cet endroit. Ainsi, même si nous ne trouvons pas le Phillipsjfellet dans ce brouillard on aura au moins mis le pied sur un sommet.

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Stephen Ramanoel et Anthony Daultier. Arrivée à la première antécime lors de l’ascension du Phillipsfjellet.

Après ce petit plaisir, nous reprenons la montée. La neige devient de plus en plus profonde, et nous brassons maintenant dans 30 à 40 cm de mélasse inconsistante faisant penser à du gros sel. Toujours à l’instinct, sans visibilité, nous franchissons de nouvelles crevasses, quand on ne s’enfonce pas simplement dedans, et débouchons sur un large col. Nous sortons la carte,  imprécise au possible, et tentons de faire correspondre ce col avec une vague dépression dans les courbes de niveau. La visibilité s’effondre encore, si c’est possible. L’altimètre indique 700m, il reste donc 300m de dénivelé à faire. Le démarrage se fait totalement au jugé du col en direction de ce que l’on pense être le pied de la pente terminale, mais il devient même compliqué de savoir si l’on monte ou si l’on descend. Malgré tout, nous arrivons devant une cassure qui se raidit franchement : « puisqu’on peut encore monter, c’est que ça doit être par-là ! » La progression continue avec du gros sel jusqu’à mi-jambe mais la luminosité ne cesse d’augmenter au fur et à mesure de notre progression. Nous sortons enfin du brouillard, le sommet apparaît, tout proche. Une dernière zone de rocher reste à franchir et nous arrivons au sommet du Phillipsfjellet, bien crevés mais tellement heureux. La mer de nuages recouvre tout le Svalbard, et seule une trouée en face Nord laisse deviner l’océan arctique. Nous nous abreuvons de ce soleil que nous voyons seulement pour la seconde fois depuis notre départ de Norvège. L’océan est remplacé par une mer de nuages que seuls les sommets les plus hauts viennent percer, tels des îles dans cet univers de coton.

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Vue du Monacofjellet à travers la mer de nuage depuis le sommet du Phillipsfjellet.

Malgré ce paysage exceptionnel, le climat polaire n’a pas changé pour autant et n’incite pas vraiment à la contemplation. Nous entamons donc promptement la longue descente en reprenant notre trace de montée. Nous décidons néanmoins d’agrémenter ce retour d’un rapide crochet par un autre sommet du plateau, le Nipenosa. La descente reprend alors et nous  arrivons au sommet du couloir emprunté à la montée. Mais ce dernier se révèle trop raide pour une désescalade et nous ne parvenons pas à trouver d’ancrages fiables pour des rappels. Finalement, la solution apparaît dans un autre couloir où nous alternons rappels et désescalade sur près de 300 m afin de reprendre pied sur notre crête de départ. Nous rejoignons enfin Pierre, Fab et Ludo qui doivent être morts de froid depuis tout ce temps. Mais finalement nous ne les retrouvons pas dans un si sale état puisqu’ils se sont construit une véritable tour de garde avec créneaux et meurtrières, au cas où l’ours aurait l’idée de leur rendre visite.

Après ces premiers sommets, le mauvais temps est de retour et nous cloue sur place pour plusieurs jours. Le temps passe et la fin de l’expé approche, si nous n’avons pas rapidement une éclaircie on ne pourra rien faire de plus. Le brouillard et la pluie restent désespérément stables et c’est la mort dans l’âme que nous faisons voile vers notre dépôt à terre afin de tout ramener à bord. Mais la chance ne semble pas nous avoir encore tout à fait abandonnée. Alors que nous allions partir, le brouillard remonte et nous laisse entrevoir le Monacofjellet (1084m), plus haut sommet de l’île. Nous tenons notre créneau de la dernière chance.

A 19h, tout le monde est réuni au niveau de la tour de garde fortifiée construite la semaine précédente. Après une rapide discussion, nous choisissons de faire deux cordées, Pierre-Antoine, Ludo et Antho tenteront de trouver leur chemin vers le Monacofjellet alors que Stephen et Pierre se dirigeront vers une course d’arêtes sur un autre sommet. Pendant ce temps là, Fab restera seul à la tour de garde pour faire des images des deux ascensions. Roberto quant à lui s’occupera des vacations radio depuis le pont du Leenan.

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Ludovic Lerussi dans le passage en glace dans le couloir de montée lors de l’ascension du Monacofjellet.

La première cordée pour le Monaco se met tout de suite en route, espérant pouvoir gagner la course avec la nouvelle perturbation qui avance depuis l’océan. Après avoir pris pied sur le glacier, nous choisissons de remonter le couloir ayant servi d’échappatoire lors de l’ascension du Phillipsfjellet. Il fait relativement chaud pour ces latitudes ce jour-là et la neige porte peu, les jambes s’enfoncent jusqu’aux genoux dans ce couloir à 45°.  Malgré cela, nous progressons assez vite et nous débouchons sur le plateau intermédiaire. A partir de là, malgré la bonne visibilité, aucun chemin ne semble évident pour rejoindre le sommet. Tous les tracés optimistes imaginés depuis le pont du bateau aboutissent sous des séracs menaçants ou sont tout simplement bloqués par des barres de 200m en très mauvais rocher. Vont alors s’ensuivre plusieurs tentatives vers les lignes les plus logiques. Une première exploration portée vers une arête d’apparence facile se termine en impasse face à un mur vertical en état de décomposition avancée. Une seconde tentative nous voit remonter un couloir raide où se mêlent neige profonde et mixte aléatoire. Nous finissons par déboucher sur une selle neigeuse, mais encore une fois au-dessus ça ne passe pas. Le moral en prend un coup, le temps continue de se dégrader et il faut rapidement trouver le bon itinéraire, sous peine de finir dans la tourmente. La dernière tentative sera plus heureuse. Déjà, hauts au-dessus du plateau intermédiaire, nous nous lançons dans une traversée descendante pour tenter de rejoindre un grand cirque suspendu, puis une arête de neige qui semble mener au sommet. Après plusieurs longueurs, nous arrivons enfin à l’arête. Toujours dans la course contre le temps, nous essayons de la remonter le plus rapidement possible malgré la fatigue, nous sommes crevés mais Antho mène la cordée comme un forcené. Nous progressons dans un décor exceptionnel. Sur notre droite, la face plonge vers des crevasses béantes où nous devinons le chemin que nous avons parcouru pour arriver là. A gauche, une pente raide plonge sur plus de 800 m vers l’océan, et au loin le brouillard qui galope vers le sommet. La fin, sans être difficile, nécessite néanmoins de l’attention afin d’éviter les plaques de glaces cachées sous cette neige inconsistante. Enfin ! Le sommet est atteint car il n’est plus possible de monter. La pente se couche et commence à descendre sur l’autre versant, pas de doute, nous sommes au sommet. Tout le monde s’embrasse, nous essayons de faire des photos mais nous n’avons que peu de temps à accorder au paysage car le mauvais temps est en train de reprendre ses quartiers sur l’île. La décision est prise de ne pas se lancer dans l’inconnu d’une descente sur l’autre versant mais de redescendre par la trace de montée. Nous appelons Roberto à la radio, Fab l’a rejoint sur le Leenan. Il est minuit mais les potes sont présents et répondent tout de suite, ils nous ont suivis pendant toute la fin de l’ascension grâce au zoom de la caméra. Ça fait vraiment du bien de se sentir soutenus à ce point.

La fatigue est bien présente après ce mois d’expé et avec les huit heures de montée dans les jambes, la descente va être bien longue. Nous la connaissons cette fatigue, celle qui émousse la concentration et rend les descentes souvent plus dangereuses que les ascensions. Nos traces de descente croisent une plaque de glace noire cachée sous la neige, une de plus, mais celle-ci déséquilibre Ludo. La glissade démarre très vite et s’accélère encore à chaque instant. Le cri d’alerte se transforme en appels frénétiques alors qu’il glisse de plus en plus vite vers l’océan 800 m en dessous. Mais, d’un coup, tout s’arrête, la glissade est enrayée, Ludo est immobile dans la pente, le silence n’est brisé que par le bruit du vent. Pierre-Antoine sur l’arête, les traits rougis par le froid tient fermement la corde entre ses mains. On a évité la chute, celle qui aurait pu embarquer tout le monde. Ludo, remonte rapidement, le visage encore marqué et tout le monde reprend la descente en silence, plus concentré que jamais.

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Stephen Ramanoel grimpe sur l’arête Rama.

Pendant ce temps-là, sur un sommet sans nom, Steph et Pierre sont aux prises avec leur course d’arête, arête que nous avons renommée l’arête Rama (le surnom de Steph), puisque c’est lui qui a eu le premier l’idée d’aller ouvrir un itinéraire à cet endroit là. Le rocher est médiocre dans l’ensemble, plus proche des couches de schistes en décomposition que du granit compact et rassurant espéré au départ. Malgré cela, ils progressent, doucement mais sûrement. Les passages se suivent et alternent, entre des pentes d’éboulis raides où la meilleure technique est de grimper plus vite que l’on ne descend, et des ressauts plus raides mais courts. Après quelques heures de ce jeu, ils finissent par se retrouver au pied d’une grande tour qu’il faut surmonter pour atteindre la fin de l’arête. Cette fois pas de doute c’est enfin du vrai caillou qui tiens, mais ça a l’air sacrément dur. La première longueur commence par une traversée en mixte, donnant accès à une fissure oblique déversante. Les protections sont bonnes et cette partie se remonte en libre accompagnée de nombreux passages d’artif. Le sac, trop lourd et encombrant pour ce niveau de difficulté, est resté un peu plus bas. Mais malgré cela, la fin de la fissure et le rétablissement qui fait suite leur posent de gros problèmes. Steph qui bataille en tête enchaîne les chutes mais n’arrivent pas à sortir de ce trou. Au bout d’un moment, il finit par trouver une aspérité dans le rocher et y ancre la pointe de son piolet pour essayer de se rétablir. Il monte, son pied se décale, les crampons crissent sur le rocher et, à la limite d’une nouvelle chute, parvient à terminer son rétablissement. La deuxième longueur est du même calibre et c’est en alternant pitonnage et escalade libre qu’ils finissent par passer. La plus grande tour est derrière eux mais 3 heures auront été nécessaires pour franchir cette section de moins de 100m. Le temps a filé, la météo continue de se dégrader et la fatigue  se fait de plus en plus sentir.

Pierre et Steph continuent rapidement vers la fin de l’arête qui débouche sur un petit cirque glaciaire entre deux sommets. Mais à quelques mètres de la pente d’éboulis terminale, une dalle en rocher décomposé leur barre la route. Le relais est assez solide, mais impossible de poser la moindre protection valable dans la longueur. Ils font plusieurs essais pour remonter la dalle mais à chaque fois le rocher se désagrège et les désescalades vers un point de repos se font de plus en plus tremblantes. Décision est prise d’en rester là, il manque 80m pour « finir » mais la belle section est derrière eux et ça ne vaut plus le coup de continuer pour 80 m d’éboulis vertical. C’est loupé pour le sommet de l’arête Rama, mais Pierre et Steph ont le sourire, heureux d’avoir trouvé un cheminement et la solution dans les longueurs raides. Ils appellent eux aussi Roberto et Fab à la radio, ces derniers les informent que nous avons réussi le sommet du Monacofjellet. Cette nuit est magnifique !

Steph et Pierre se lancent alors dans une série de rappels dans la face qui se tient rive gauche de l’arête, cherchant des fissures convenables pour pitonner les relais et prendre pied dans un couloir de neige et de glace vive. Les rappels continuent dans ce couloir et c’est avec soulagement qu’ils franchissent la rimaye au milieu de la nuit polaire.

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Photo de groupe au retour du Monacofjellet et de l’Arête Rama.
Anthony Daultier, Pierre Antoine Delean, Ludovic Lerussi, Stephen Ramanoel, Pierre Veron.

Tout le monde se retrouve à la tour de garde, nous avons tous les yeux rougis par la fatigue mais aussi le même grand sourire qui illumine nos visages. Le brouillard redescend vers nous, la pluie se remet à tomber annonçant la fin de notre lucarne météo. Nous nous remettons en route vers la plage et regagnons la chaleur du Leenan. On y arrive à 5h du mat, et Roberto est toujours là, bien présent pour les navettes en annexe. Retour festif dans le bateau, on fête ça dignement avant d’aller nous écrouler de fatigue dans nos couchettes, heureux, comblés. Vive le grand Nord, vive les expés, vive les amis !

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