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la bella durmiente

Exploration de la canopée péruvienne, août-septembre 2009

Synthèse du projet original

Comme tous les enfants, grimper dans les arbres était un de mes jeux favoris. À partir d’expériences et de différentes formations (initiateur fédéral d’escalade, perfectionnement grimpeur d’arbres, stages photos et vidéos…), j’ai acquis un savoir-faire dans la prise de vue et dans la progression verticale et horizontale dans le monde arboré. Mon goût et mon habitude des voyages m’ont alors poussé à m’orienter vers les forêts tropicales.

Une première expédition en Amérique Centrale a été réalisée en collaboration avec le MINAE durant l’année 2006/2007 (Ministère de l’environnement au Costa Rica). Avec mes connaissances de grimpeur d’arbres, leurs savoirs sur la forêt tropicale et mon équipement, nous avons établi un projet d’observation de mammifères et d’oiseaux. Au cours de ces expéditions, j’ai accompagné différentes personnes (scientifiques, gardes forestiers, photographes) dans des campements nomades installés dans la canopée (filets, tentes suspendues, etc.). L’exploration de ce milieu fut assez difficile étant donné les conditions de chaleur et d’humidité. Certaines conceptions et adaptations personnelles à ce type de forêt ont vu le jour au cours et à la suite de cette première expédition.

Après avoir parcouru une partie des forêts tropicales du Costa Rica, j’ai imaginé un nouveau projet d’exploration de la forêt amazonienne. Avec 5,5 millions de km2, cette forêt représente plus de la moitié des forêts tropicales restantes. Dans un premier temps, ce projet sera basé au Pérou, dans le parc national Tingo Maria (18 000 hectares).

À partir de techniques de cordes spécifiques, nous allons accéder au toit de la forêt (60 à 70 m). Une fois parvenus dans la canopée, nous installerons un campement nomade qui sert de poste d’observation. Ce campement arboricole a été conçu durant mon stage de fin d’étude en collaboration avec Hévéa & FTC. Le campement est établi en général pour plusieurs jours. Grâce à d’autres techniques, il nous sera ensuite possible d’évoluer en autonomie dans la canopée. Le but de ce projet est de récolter le maximum de prises de vues et d’informations à caractère environnemental. Photographier et filmer dans un arbre nécessite certaines adaptations à ce milieu. Certaines espèces sont difficiles à observer et d’autres sont encore sûrement inconnues ; pour cela photographies et vidéos sont des preuves importances attestant leur existence et de leurs habitats.

À long terme, l’objectif est de préparer et d’accompagner des expéditions dans différentes forêts à travers le monde.

Compte rendu chronologique

Après avoir atterri à Lima, je suis parti rejoindre le reste de l’équipe à Tingo Maria, au pied des montagnes de La Bella Durmiente. Nous avons alors commencé à nous préparer: répartition du poids dans les sacs et des taches ; explications et présentations des nouveaux matériels pour cette expé (campement arboricole, cordage, panneaux solaires, gourde filtrante…).

Cependant, le parc de la Bella Durmiente n’a pas correspondu à nos attentes. Cette zone est une forêt secondaire, aux pentes abruptes, aux arbres jeunes… En conséquence, la faune présente était peu significative de la biodiversité que l’on peut trouver dans les forêts tropicales. Nous avons alors rapidement pris contact avec une autre réserve peu connue, celle d’Amarakaeri.

Cette dernière voisine le Parc national Manu (le plus grand du Pérou). Ces deux zones ont une surface forestière équivalente. Elles sont séparées par le rio Madre de Dios. Les communautés indigènes natives du Parc Manu n’ont jamais été trop hostiles à la venue d’étrangers dans leurs forêts (scientifiques, reporters, touristes…) facilitant la création d’un parc national, avec toutes les réglementations nécessaires. Actuellement, de nombreuses aides venues de l’extérieur facilitent le fonctionnement de ce Parc.

À l’inverse, les communautés indigènes natives d’Amakeri n’ont jamais favorisé le contact avec l’extérieur. Aujourd’hui, cette zone est gérée par huit communautés réparties dans toute la forêt. Elles ont créé une réserve communale, une structure qui a peu d’impact sur la protection. Depuis peu, des compagnies minières et pétrolières ont commencé à entrer dans la forêt. Restée dans l’oubli, aucun reportage ni découverte scientifique n’y a été réalisé, qui auraient pu faire dresser l’état de sa biodiversité.

C’est pour cette raison que nous avons dirigé notre expédition vers cette réserve, située entre Tingo Maria (au nord) et Cusco (au sud). Plus de 40 heures en bus locaux sur des pistes, en passant par des cols à 4 000 m, nous sont nécessaires pour l’atteindre… De là, nous avons fignolé les derniers préparatifs cherchés d’ultimes informations et pris les derniers contacts nécessaires, puis nous avons pris le premier camion venu pour nous enfoncer dans la forêt. Entassés avec d’autres Péruviens, entre deux citernes de pétrole et de nombreuses caisses de vivres, nous sommes descendus jusqu’à Atalaya, pour rejoindre la zone de reforestation où œuvre notre contact, Magadalana Ruiz. Durant une semaine, nous avons exploré les forêts prémontagneuses des alentours, en utilisant la case des volontaires comme camp de base. Durant des longues marches, par monts et vallées, deux sites adéquats ont été déterminés: il nous faut des arbres dont le houppier dépasse les autres, avec des arbres en fleur proches, ce qui offre de fortes possibilités de voir des espèces variées…

Au cours de l’ascension du premier arbre (un matapalo) nous nous sommes frottés à une première difficulté: quelques-unes, puis des dizaines, des centaines de petites abeilles noires ont commencé à envahir la moindre partie de peau nue et le moindre orifice des trois coéquipiers (visage, narines, oreilles, bouches, yeux, cheveux…), à la recherche des sels contenus dans notre sueur, rendant notre ascension et notre évolution dans le houppier très difficiles… Les locaux appellent ces abeilles Pega hojo, Corta pelo… Elles ne piquent pas et mordent seulement quand elles sont excitées… Les jours suivants, nous avons délicatement essayé d’installer notre poste d’observation ; en vain. Plus nous restions, et plus ces abeilles attirent d’autres insectes en tout genre, plus ou moins amicaux. Dépités, nous sommes revenus au camp de base, en pensant que nous n’avions pas choisi le bon arbre (présence d’essaim). En escaladant différents arbres, nous avons alors un peu mieux compris le fonctionnement de ces insectes. En déplacement, nous n’en voyons aucunes car elles n’ont pas le temps de « s’accumuler » autour de nous, mais dès que nous tenant de grimper et d’installer un campement, notre longue présence dans la même zone suffit à les attirer…

Nous nous sommes alors accoutumés à leur présence, avons appris à évoluer avec elles: les sessions intenses de grimpe et d’installation étaient à faire avec patience, la tête dans une moustiquaire et avec des gestes lents pour ne pas les exciter. Ensuite pour l’observation, il fallait profiter d’horaires précis: à l’aube (de 5 à 6 h 30) et au coucher du soleil (de 17 à 18 heures). Je prends du temps pour expliquer ce détail car la vie en symbiose avec ces insectes n’a pas été évidente à gérer…

Après avoir exploré cette forêt prémontagneuse et réussi à observer les fameux gallitos de las rocas (l’oiseau national du Pérou), nous avons grimpé dans un autre camion pour descendre vers la forêt basse (selva baja), et rejoindre à la fin de la piste, la petite communauté native de Shintuya. Dernier village joignable par voie terrestre, Shintuya était vidé de sa population: la compagnie pétrolière a embauché tous les hommes disponibles pour ouvrir des pistes et prospecter la forêt. À ce village, nous sommes accueillis par Don Lucho et hébergés dans sa case qui va servir de point de base pour la suite du projet. L’exploration de la zone a pu commencer. Quelques pêcheurs restés au village nous ont aidés à naviguer sur le rio Madre de Dios et pénétrer plus profondément dans la forêt. Les heures en bateaux nous ont réservé parfois de belles rencontres furtives, notamment avec un otorongo (cousin du jaguar) sur la rive… Après plusieurs jours de marche d’exploration avec Efraim, un natif, nous avons trouvé la colpa de los Guacamayos (lieux de passage des Aras rouge). Et c’était reparti pour l’ascension, l’installation du campement et des cordes d’accès pour graviter autour de cette fameuse colpa. Les horaires d’observation ont alors été bien précis: 5 à 7 heures le matin, 17 à 18 heures le soir. Ces grands perroquets étaient d’une ponctualité exemplaire pour, chaque jour, venir manger, se pavaner, se lisser les plumes! Le reste de la journée, nous profitions de ce laps de temps pour redescendre et explorer les alentours (sentiers, recherche d’empreintes, rivières et cascades…).

Au campement aérien, la vie s’organise pour optimiser l’espace vital: chacun sur son côté du triangle, les sacs et la nourriture suspendus au milieu, formant un vrai sapin de Noël. En plus des différents oiseaux qui nous survolaient, des hélicoptères de la compagnie pétrolière continuaient leurs allers-retours pour apporter du matériel au plus profond de la forêt, dans les campements de prospection…

Enfin après avoir observé suffisamment ces aras, nous avons tout replié et nous sommes rentrés à Shintuya. Nous étions déjà début septembre. Fatiguée des insectes et de l’humidité de cette forêt, épuisée par les portages, Sandra a pris la décision d’arrêter le projet et de rentrer en ville… Avec César, nous l’avons alors raccompagnée jusqu’à Cusco, et en avons profité pour nous approvisionner en vivres pour le deuxième mois.

L’aventure a continué à deux. Nous avons alors adopté une autre stratégie pour explorer la forêt, en prospectant de manière plus légère et en laissant le campement dans la case de Don Lucho. Ainsi, alourdis seulement du matériel d’escalade, de quelques vivres et de quoi dormir au sol (duvet + bâche), nous avons continué d’explorer la zone de Shintuya. La journée, nous marchions avec un ami Machinguinga, Don Mariano, appartenant à une des tribus vivant à plusieurs jours de marche. Sa grande connaissance de la forêt nous a permis de reconnaître de nombreuses plantes et oiseaux. Parfois, les sentiers ne semblaient ne plus en finir et se ressemblaient tous, mais grâce à l’instinct et au sens de l’observation de Don Mariano nous avons pu nous orienter et découvrir par exemple de l'aigle Aguila Crestada.

Parfois, les rencontres étaient moins idylliques. Au détour d’un sentier, nous nous sommes plusieurs fois retrouvés nez à nez avec des coupeurs d’essences d’arbre rares. Une fois l’arbre coupé (plusieurs mètres de diamètre au niveau du sol), ils tronçonnaient le tronc en poutres qu’ils transportaient à dos d’homme sur plusieurs kilomètres… et les chargeaient dans leurs bateaux pour les vendre aux villages les plus proches. En tant que natifs, ces coupeurs sont dans leurs droits d’exploiter et « gérer » leur forêt… Mais vu des dégâts dans certaines zones, attristés de cette vision, nous repartions avec une certaine mélancolie…

À la fin des journées, nous nous empressions de grimper dans la canopée pour observer le ballet des oiseaux, en choisissant les arbres les plus hauts (environ 60 m). Cette technique fut plus rapide que d’installer le campement, mais notre ascension dans la canopée n’était pas suffisamment silencieuse. Certains oiseaux nous entendaient et s’envolaient au loin. Lorsque la nuit était tombée, nous redescendions au sol pour installer un campement de fortune. Parfois, sur certaines zones, nous partions à l’affût observer les mammifères nocturnes. Les résultats ne furent pas très encourageants, surtout après s’être fait coincer par un orage… Dans ce type de forêt, lors des orages, toutes les rivières doublent, triplent de volume en peu de temps, il est parfois bien difficile de retraverser une rivière dont le courant et la hauteur d’eau étaient alors démesurés!

Après une dizaine de jours évoluant dans la zone de Shintuya, une idée a commencé à germer dans nos têtes… Le Péquépéqué (pirogue à moteur) est le moyen de transport le plus commun dans cette forêt. Grâce à quelques pêcheurs, nous avons pu profiter des cours d’eau et ainsi gagner de nombreuses heures de marche. Que nous restait-il donc à faire pour aller voir plus loin ?

Descendre le rio Madre de Dios, en autonomie, avec notre propre embarcation! Grâce aux connaissances de César sur les différentes essences de bois et mon savoir-faire de bricoleur, nous nous sommes construits notre balsa (radeau): 5 troncs de 5 mètres, coupés et taillés à la machette, assemblés avec de la cordelette, et le tour était joué! Après un peu de pratique, nous avons chargé tous le matériel (campement y compris), suffisamment de vivres, et un jour de beau temps, nous avons commencé à descendre le rio Madre de Dios… Une petite peur au ventre, nous guettions les quelques zones de rapide, et surtout les nuages au loin! Ce rio est assez calme pour naviguer aisément, sauf si l’orage survient! Le rio se charge alors rapidement, le courant augmente, emportant certains arbres de la berge qui « naviguent » sur ce rio devenu fleuve… Ce jour-là, « nous avons jeté l’ancre » pour monter le campement dans un petit arbre à quelques mètres du sol. Les jours suivants, nous sommes partis à la recherche d’un grand arbre pour installer un dernier campement car nous étions déjà aux alentours du 20 septembre. Nous avons alors trouvé un grand Shihuahuaco (environ 50 m) qui commençait à renouveler ces feuilles, ce qui en faisait un parfait point d’observation!

Installés confortablement, nous avons passé les derniers jours de l’expédition à observer les vols des différents oiseaux, qui parfois, à notre grande joie, venaient se poser dans le houppier de notre arbre… La saison des pluies commençant à arriver, nous avons eu aussi le plaisir de profiter pleinement des « tormenta tropical » (tempête tropicale) et ainsi tester à fond la résistance de notre plate-forme arboricole.

Fin septembre, nous avons plié le campement. Puis nous avons trouvé un pêcheur qui, en échange de notre radeau et de quelques vivres, nous a remontés jusqu’à Shintuya. Et de là, retour jusqu’à Cusco, et enfin jusqu’à Lima (5 jours de transport pour sortir de la forêt entre le bateau, bus… reposant!)

En conclusion, le projet a bien fonctionné. Nous nous sommes accoutumés à la forêt. Les photos et les films ont été remis aux responsables de la réserve communale Amarakaeri. La prochaine étape serait de se déplacer avec un équipement plus léger pour pénétrer encore plus en profondeur dans la forêt (un choix difficile quand tout le matériel a été utile et nécessaire!) Pour cela, la descente du rio en radeau semble une solution adéquate à ce type d’expédition…

 

 

Responsable du projet
Guillaume Maurin,
inventeur, grimpeur, cinéaste

Membres de l’équipe
César Pingus Lozano
étudiant en ingénierie forestière

Sandra Desnottes
voyageuse, responsable photo


Un site adéquat est trouvé,
Guillaume monte à l'assaut.


Le camp suspendu dans la canopée


La forêt tropicale d'Atalaya


Aguila crestada, ou aigle,
sur le rio Madre de Dios


César à l'affut sur une branche,
pour observer le meilleur site
où installer le campement...


Etat normal de vie en communauté
avec les insectes après une heure d'activité dans la canopée...


Aras rouges.


Une cascade dans la forêt
de Shintuya


Le radeau de balsa...


Un jeune « Venado »


Mygale à la sortie de son bain.


César dans la forêt d'Atalaya

 

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